Les élèves me redonnent foi en l’humanité

Bonne rentrée à tous !
Ah, on me souffle dans l’oreillette que ça fait un mois qu’on a repris dans l’éduc nat… Qu’à cela ne tienne !

Cette année encore, j’ai l’occasion de remplacer quelques jours par semaine ma collègue dans le collège de la choupitude. Et vous savez quoi ? Je suis trop contente ! J’étais tellement heureuse d’y retourner que le jour de la rentrée, quand les élèves sont arrivés tout bronzés au C.D.I. en me racontant leurs vacances, je n’arrivais pas à arrêter de sourire comme une demeurée. J’ai même esquissé quelques pas de danse sautillante quand ils sont allés en cours (parce qu’avant je pouvais pas trop vu qu’ils étaient là, vous suivez ? L’autorité et le respect, tout ça…). Bon, depuis je suis redevenue une prof cliché, j’ai sommeil et parfois j’ai un peu envie d’étrangler certains élèves. Mais tout de même, je suis heureuse d’être ici et de faire ce métier. Lire, faire lire, troller les élèves sur leurs compétences informatiques, troller les élèves tout court, monter des projets en les imaginant enthousiastes, être encore plus enthousiaste en me rendant compte que ça en intéresse vaguement une dizaine… Bref, la vie quotidienne d’un professeur documentaliste !

Aujourd’hui je reviens vers vous sur la demande incessante de ma plus fidèle lectrice (ma maman) pour vous raconter comment travailler avec des élèves peut nous redonner foi en l’humanité au travers de quelques anecdotes truculentes ! (C’était le mot du jour)

Quelques jours après la reprise, pendant une heure pleine d’élèves installés sur les fauteuils, je vois un petit groupe de garçon autour d’un copain en train de lire. Je les entends rire, d’abord doucement, puis aux éclats. Je ne m’interroge pas outre mesure, ils ont dû tomber sur un record stupide du genre « l’homme qui a produit le plus de morve en se mouchant une seule fois » (j’espère vraiment que ce record n’existe pas). Mais encore 10 minutes après ils continuent à rire très fort. Intriguée, je me lève, fait le tour de mon immense bureau et vais les voir. En réalité, ils lisaient « Pas mon genre« , de Yatuu ; une bande dessinée que j’ai choisis pour une élève que j’ai longtemps pris pour un élève, mais aussi en pensant à toutes les filles qui ne rentraient pas dans le moule classique de la féminité. Et là, mes six gaillards de 5ème, du genre à adorer le rugby et faire semblant de se taper dessus étaient écroulés sur une des bd les plus revendicatrices de libération du genre ! Comme quoi, on évolue… Ces gamins, demain, ce seront des adultes formidables, j’en ai la complète conviction 🙂 Et j’ai le plaisir de pouvoir rajouter que depuis, cet album sort tout le temps : filles, garçons, tous les âges l’empruntent !

Mais déconstruisons un peu plus de clichés, parce que ça me met en joie ! La semaine dernière je couvrais tranquillement des livres pendant une heure creuse (comprendre sans élèves) en regardant des émissions de la boite aux curiosités, quand je vois arriver quatre filles. Leur professeur d’histoire géo les envoyaient chercher des images de château à imprimer. Je les installe devant l’ordinateur, et elle se mette à rechercher d’abord quelques images classiques de château fort, puis à s’invectiver pour trouver des images de batailles, avec l’huile bouillante et les catapultes… Bon. Elles trouvent, impriment 4 images et s’en vont. Sur ce, arrivent 3 garçons de leur cours d’italien qui doivent choisir des images pour créer un jeu de carte. Ils ont le choix des personnages. Finalement, après une discussion, ils se mettent d’accord pour choisir une image de zèbre et choisissent celle là en s’attendrissant sur son côté « trop mignon », allant jusqu’à me prendre à parti sur la mignonitude du zèbre. Quand je vous dit que les choses changent. Dans ces moment là j’ai envie d’aller embrasser leurs professeurs de primaire et leurs parents pour les remercier de leur manière d’élever (dans tous les sens du terme) ces enfants.

Bien sûr que j’ai toujours les groupes de commères qui disent que machine s’est trop mal habillée et que bidule n’est plus amoureuse de truc parce qu’il avait de la salade coincée entre les dents (ou autre motif de rupture valable à 12 ans). Bien sûr, ce sont toujours les garçons qui mobilisent le plus souvent la parole, et qui font semblant de se taper. Et c’est normal, c’est la construction identitaire et c’est important, essentiel. Là où je suis heureuse, c’est quand je vois que petit à petit, la binarité fille = rose = poupée = douceur et garçon = bleu = voiture = force est en train de disparaitre, et que nos élèves deviennent des êtres humains riches, complexes, capables d’empathie. Ils brisent, avec l’aide d’adultes bienveillants et attentifs, et parfois sans aucune aide, les carcans du genre. Et ça c’est beau !

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Ouran High School Host Club, un manga où l’héroïne n’a aucune conscience d’être une fille 😀

 

Lire à voix haute

lire à voix haute

Ce matin, j’ai fait la lecture à des quatrième. Je leur ai lu des morceaux du deuxième roman d’un auteur qui viendra nous visiter jeudi. Je ne sais pas encore bien m’y prendre, mais en grande amoureuse de Daniel Pennac, j’ai commencé par leur dire qu’ils avaient le droit de s’installer confortablement sur leur table et leur chaise, et même de n’écouter que d’une oreille, mais qu’il fallait de leur part un silence total pour laisser une chance à l’histoire de trouver une place dans leur esprit. Leur professeur de français a eu la brillante idée de leur faire ranger toutes leurs affaires pour qu’ils arrêtent de jouer avec leurs trousses.

Après je me suis installée sur mon bureau, en tailleur. Je les ai regardé, leurs visages un peu blasés, l’air de dire « on n’est plus des bébés ». D’autres étaient attentifs. Certains s’étaient complètement affalés sur leur table, pull calé sous la tête comme coussin. Silencieux. Satisfaite, je pris ma respiration et commençait.

Au début j’ai lu sans les regarder. Je me concentrais sur ma bouche. Sur mes lèvres. Sur les mots. Pour qu’ils aient du sens ailleurs que dans ma tête. Et doucement, l’histoire s’est mise à couler. Je la faisais trébucher, parfois, mais dans l’ensemble ça allait. Au fur à mesure que je lisais, mes mains s’agitaient, mes sourcils se fronçaient. Je jouais le livre.

Et puis j’ai réalisé ce que j’étais en train de faire. Je lisais un livres à des adolescents, comme Daniel dans Comme un roman. Je commençais à lever les yeux sur les élèves. Hormis quelques uns qui continuaient à somnoler, la plupart écoutaient. Les yeux dans le vague, une jouait avec les cheveux de sa copine, un autre avec ses doigts. Leur professeur regardait par la fenêtre. C’était un joli instant.

Un passage drôle, ils rient. Un passage triste, ils soupirent. Moment d’empathie total, et sans s’en rendre compte, ils sont ensembles. Ces élèves qui, en temps normal, sont embourbés dans des guerres de clans, se retrouvent à ressentir des choses similaires, chacun avec leur sensibilité.

Et puis voilà que l’attention se crispe ; je devine un début d’impatience. C’est drôle comme le silence et l’attention permettent de créer des connections invisibles. Je finis mon chapitre. Leur professeur leur dit qu’on s’arrête là et leur donne les consignes pour la suite de la séance. J’entends une élève chuchoter « oh non, j’étais vraiment dans l’histoire là ».

La prochaine fois je lirais un peu plus loin…

Un journée normale au C.D.I. … Part.2

La première partie, c’est par là !

13h pétante 13h11 : Je descends de mes lentilles saucisses. Un collègue me prévient « y’a foule au C.D.I. ». Je lui souris, calme et royale : « Il y a toujours un peu de monde à cette heure ci. ». Ah, ces profs, toujours à croire que le C.D.I. n’a aucun succès ! Je descends… 62 élèves se pressent devant ma porte. Je répète. 62 élèves. Ooooook… Bon.

« Madame !!! Vous nous avez manqué !! »
« Madame, j’ai un exposé à faire ! »
« Moi aussi !
« Oui, moi aussi, et c’est plus urgent parce que… »

Est ce que j’ai du doliprane dans mon sac ? Bon, il va falloir jouer des coudes.

« Pour commencer… POUSSEZ-VOUS !! »

Je rentre dans la foule. Qui m’écrase.

« Mais faites attention ! »
« Aïe, poussez pas ! »
« Madame CDI se fait écraser !! »
« Au fond, arrêtez d’avancer ! »

Est ce qu’il existe des modèles type de lettres de démission sur internet?

« Madame, on est pressés ! »
« Mais laissez la passer ! Elle ne peut pas atteindre la porte là ! »

Vous savez, un truc du style « Je suis au regret de vous informer que les amphétamines ne suffisent plus à me soutenir dans mon activité professionnelle quotidienne. Je souhaiterais donc savoir de quelle manière me reconvertir en bergère dans le Larzac. »
J’arrive à la porte et réussis à l’ouvrir. J’entrebâille la porte un peu pour voir. Ils sont gentils, ils ne forcent pas l’entrée. Du coup j’ouvre plus grand… Si de futurs profs docs me lisent, prenez ce  témoignage comme exemple de ce qu’il ne faut jamais faire pour garder intacte l’intégrité de votre tête. Ne. Restez. JAMAIS. Derrière. La. Porte. En . L’ouvrant…. JAMAIS. Donc, vous vous en doutez, je me fais un peu écrabouiller. Mes choupinous de 6ème restent dans le fond pour me demander, entre sollicitude et fou rire (je mimais le baigneur qui se noie) si tout va bien. Je les rassure, les fais rentrer..

Bon, je ne vais pas vous décrire par le menu le chaos de cette heure. Je résumerais en vous disant qu’il y a eu un pic de 80 élèves dont une 30aine de 3ème. Qu’en moyenne je répondais à 3 questions à la fois, type : « Le Seuls tome 2 a été emprunté par ton copain Vincent, le papier est dans le bac de l’imprimante tu peux te servir, oui je sais tu as un exposé à faire, mais il se trouve que TOUS les élèves du C.D.I. ont un exposé à faire et que je vous ai déjà ouvert la salle informatique pour rajouter des ordinateurs, il va falloir attendre. ». Que je ne me suis assise que 5 minutes dans l’heure et qu’à un moment je me suis cachée sous mon bureau en tirant la chaise vers moi pour faire croire aux élèves que j’étais partie (et aussi pour faire rire Gaëtan et lui faire comprendre par l’humour que trop c’est trop). Je vous jure que tout est vrai. Heureusement que ma maturité et mon sens inné de la gestion des groupes m’a sauvé (et la sonnerie de 13h56)

14h05 : Le collègue dont c’est l’anniversaire et pour lequel j’ai fait les cannelés arrive. J’ai réussi à lui en sauver quelques uns. On s’assoit pour une courte pause bien méritée.

15h05 : Quelques élèves de 5ème arrivent de permanence. Je reconnais les élèves qui n’ont pas pu profiter de la pause de 13h pour jouer. Je les autorise donc à glandouiller sur internet s’ils ne font pas de bruit. On a tous bien mérité une heure calme et relax… Personnellement, je me remets à couvrir « La face cachée de Margo ». Oui, parce que je n’ai pas encore eu le temps de finir. Bon, ok, j’aurais pu, mais on fêtait son anniversaire au copain ! Il y a des priorités dans la vie !

15h32 : Maya m’apporte un « Où est Charlie » en piteux état, avec des pages à recoller. Étant moi-même en piteux état, je me mets à chanter sans faire attention l’heure de l’examen en vérifiant où sont les pages à réparer. Maya est morte de rire, elle doit avoir un petit frère ou une petite sœur…

16h02 : La journée est presque finie !! Lilia arrive pour récupérer « La Face cachée de Margo » que j’ai ENFIN couvert !  Avec son inséparable copine Roxanne, elle se mette à feuilleter « Sexualité ze big question ». Elle lisent à voix haute quelques titres en pouffant : « J’aime pas mon pénis », « Mon zizi est tout dur », « Petits, moyens, gros, chacun les siens (de seins) » en me montrant les images. On commente ensemble, on lit, je réponds sérieusement à quelques questions posées « pour rire ». Et là j’entends de la zone canapé « Mphrm… Vous pourriez pas lire dans votre tête ?! » Ooooh… On a choqué le petit Tristan en 3ème ! Résultats, les filles, pas gênées pour un sou,  se mettent à discuter avec lui. Ils finissent par quitter le C.D.I. tous les trois en se racontant des blagues…

THE END !

Quoi, vous voulez les blagues ?
Sûrs hein, y’aura pas de réclamations…
Ok, alors…

 

C’est un japonais qui dit à son copain belge :
« Oh dis donc, j’aimerais bien changer de signe et être cheval ! »
« Pourquoi, t’es déjà poney ! »

ba-dum tchack

Pourquoi les feuilles se noient à la piscine ?
Parce que les feuilles n’ont pas pied (pas pied… papier… drôle)

Hahahahaha !

Des escargots vont à la plage et croisent une limace
« Partons vite, c’est une plage naturiste ! »

Hem…

 

Une journée normale au C.D.I. … Part.1

8h00 pétante 8h06 : J’ouvre le C.D.I. et fais rentrer les trois élèves qui attendent devant. Le matin, entre 8h et 8h30 il n’y a pas de cours et les élèves en profitent pour venir relire leurs devoirs au calme au C.D.I. ou se détendre calmement avec un bon livre. Bon, ça c’est pour la théorie et les rapports d’inspecteurs. En vrai ils viennent dormir sur les canapés ou sauter partout.

8h15 : « COUCOOOOOOOU !!! » Ah. Lilia est arrivée. Comme tous les matins, je réponds : « COUCOOOOU ! ».
Naturellement elle enchaine : »Madame, vous avez fini de couvrir « La face cachée de Margo » ??? »
« Non, je l’ai reçu lundi, là j’ai tout juste fini de l’enregistrer informatiquement et d’y coller la cote et le code barre. »
« Mais vous m’aviez dit que ce serait bon jeudi ?!!! »
« Oui. Mais je n’ai pas dit « jeudi à 8h du matin au moment où tu arrives » ! »
« Madame, vous trahissez ma confiance… »
« Et j’en suis très peinée. Va t’assoir maintenant. »

8h17 : Sandra arrive avec trois livres sous le bras. Dont « Les carnets de Cerise T.1 » qu’elle m’avait juré ses grands dieux qu’elle l’avait rendu mardi sans faute.
« Ah, bah finalement il était chez toi ! Ouf ! J’ai cru l’avoir perdu pour toujours ! »
« Ouais… »
« Je l’entendais pleurer dans la nuit « maman, on m’a abandonné » ! »
« … »
« Hm, bon… c’est bon, tout est rendu ! »
« D’accord, au revoir madame. »

J’oubliais… Les adultes ne sont pas faits pour être drôles. Diantre…

8h20 : « Madame ! J’ai oublié mon carnet ! »
« Madame ! Je vais prendre les deux dreamland, c’est trop bien ! »
« Madame ! Moi d’abord, je voudrais prendre le livre sur les secrets ! Y’a un passage sur les garçons…  » *gloussement hystérique*
« Madame ! Mettez un marque page dans la bd avant de me la prêter ! »

8h30 : ça sonne, je n’ai eu le temps que d’allumer BCDI (mon logiciel de gestion des documents)… Je reprends ma respiration.

8h35 : La secrétaire arrive pour me rendre les clefs du CDI : je lui offre un cannelé.
8h36 : La chef arrive me serrer la main : je lui offre un cannelé. Comment ça se fait qu’ils sachent tous que c’est intéressant de venir me voir ce matin ?

8h40 : Je me mets enfin au travail. Les 15 élèves qui sont venus de permanence sont calmes. J’en profite pour mettre au propre quelques notices des livres neufs de lundi. Il me tarde de les proposer aux élèves ! J’ai pris deux livres sur les jeux vidéos qui sont vraiment bien, je pense que ça va leur plaire. Ils sont très beaux, et même s’ils sont un peu compliqués à lire, je vois déjà les élèves s’amasser autour pour commenter les images et se raconter leurs histories de jeux. Pour moi, ce genre de livres sert essentiellement à créer du lien, et pour les plus joueurs, à engranger quelques connaissances supplémentaires. Allez, encore 36 notices à corriger…

8h52 : En tendant l’oreille j’entends les garçons devant moi « Moi j’adorerais avoir les yeux bleus clairs comme Bryan ! » « Ouais, comme moi aussi. » « T’as pas les yeux bleus clairs, qu’est ce que tu racontes ?! ». Je souris intérieurement et je retourne au résumé de « Time Rider ».

9h30 : La classe de 4ème qui participe à un concours de lecture arrive ! Ils éliminent le livre que j’ai préféré parce qu’il est « trop long » et que « c’est tout le temps le même humour ». Je fais taire la lectrice en moi qui voudrait leur dire qu’ils ne sont rien d’autre que des singes habillés et qu’avec un sens de l’argumentation aussi développé, ils peuvent réfléchir à une carrière à TF1. Bien entendu pour le moment c’est le livre le plus court et le plus mal écrit qui gagne… Je…
En passant de table en table je me console. En discutant un peu avec eux (et en leur donnant suffisamment d’indices), ils arrivent à trouver des arguments intéressants et à développer leur réflexion. Bon, sauf le crétin qui dit « vas-y, ce livre c’est comme l’histoire de la sex-tape de Benzema, vas-y, écris ça ! ». Étrange comme on peut à la fois avoir envie de se trancher les veines avec une cuillère rouillée et d’étrangler quelqu’un. Mais je suis une professionnelle de l’éducation agissant de manière éthique et responsable (toujours), et je me contente de dire « En fait ça n’a rien à voir. Tu as lu le livre ou tu as juste tourné les pages pour voir si ça faisait du bruit ? ». Punchline de prof. Oui, j’ai autant de répartie qu’un gamin de 6ans.
La séance se passe bien, avec ma collègue on tombe d’accord pour dire que dans l’ensemble, ils sont prêts à passer au vote définitif.

10h30 : Pause. Cannelés. Recette griffonnée puis photocopiée 3 fois. Fin de la pause.

10h40 : Pas d’élèves ?! Parfait. Je me mets les Donjons de Naheulbeuk que je ne connais qu’à moitié par cœur. Peut être que je vais pouvoir finir ?…

12h06 : Je commence à couvrir « La face cachée de Margo ». Toujours pas d’élève, je vais pouvoir aller manger un peu plus tôt que d’habitude !

12h08 : 26 élèves de 6ème débarquent pour travailler leur exposé de SVT. C’était obligé. Le karma. Franchement, qui a besoin de trois gros quart d’heure pour manger quand on peut se contenter d’une petite demi heure ? Bon, c’est pas grave, je vais pouvoir continuer à couvrir mes nouveautés comme ça ! Allez, un bout de scotch…
« Madame, vous pouvez scanner cette image ? »
« Madame, mon ordinateur ne marche pas ! »
« Madame, mon travail a été effacé !!!! »
« Madame, comment on rajoute une image déjà ? »
« Madame, vous pouvez me passer le livre sur les hérissons ? »
« Madame, ça veut dire quoi « place dans la classification » ? »

Ok…

To be continued

15h d’erreurs au C.D.I.

Rassurez-vous tout de suite, on ne fait pas 15h de boulot par jour. Non. On s’arrête généralement à 2h. Faut bien coller à notre statut de fonctionnaire !

Je fais cet article pour dédramatiser les boulettes. Il n’y a rien de grave à dire des bêtises de temps en temps, ou à mal gérer une situation. L’important c’est que les élèves ne deviennent pas méga relous après d’apprendre de ses erreurs.

Voici une petite liste des boulettes que je peux faire dans une journée… (Pas toutes en même temps, je vous rassure)

1/ « Madame, vous avez un livre drôle avec des blagues dedans ? »
« Non, et honnêtement je ne pense pas que j’en commanderais pour le C.D.I. »
« Ah bon ? Pourquoi ? »
« Bah, ce n’est pas très intéressant, et puis vous seriez ingérables avec ça dans les mains »
« Ouais, pourtant vous avez des BD Le Chat avec pleins de blagues douteuses et le guiness des records qu’on lit à 5. »
« Je… »

2/ Commencer le désherbage des romans en plein milieu de l’année scolaire, juste avant que les 8 classes de 6ème et 5ème viennent emprunter des livres pour le français. En clair, se mettre à réorganiser les livres et à vérifier qu’aucun ne manque avant que 200 élèves n’empruntent chacun un livre en farfouillant et en désorganisant le peu que vous ayez fait jusque là… Ou alors prévoir un bocal de prozac, au choix.

3/ Les élèves de 6ème sont trop immatures pour mener un club eux-mêmes. Quel que soit leur enthousiasme de départ et leur apparente sagesse. Ça finira dans les cris et les larmes. Toujours…

4/ « Bon, les 3ème, vous arrêtez tout de suite de faire des doigts aux élèves de 6ème sinon ça finira avec des heures de colle. »
« Wouah, madame, c’est des mythos les 6ème, on n’a rien fait ! »
« Voyez-vous, j’ai moins de mal à croire les élèves de 6èmes qui sont calmes et ne font rien, que des grands couillons de 3ème… »
Note pour moi-même : dire à des élèves de 3ème qu’ils sont des grands couillons sonne comme une insulte dés qu’on sort du Lot et Garonne… La prochaine, j’essaierais « grands dadais ».

5/ Tous les projets ont l’air super… Ce n’est pas une raison suffisante pour tous les accepter. Sinon vous risquez de répondre « j’ai pas encore eu le temps de m’y mettre » à tout le monde pendant un mois. Ça fait pas très sérieux.

6/ Dire « Bon ça suffit maintenant, vos gueules les animaux hein » avec la voix de Paul Léger aux élèves de 5ème qui font un concours d’imitation de cris de dauphins. Personne ne connait « La Ferme » des Fatals Picards par cœur. Et au collège ils ne connaissent pas du tout les Fatals Picards. Je suis triste mais c’est la vérité… Faut que je me renseigne sur un équivalent chanté par Justin Bieber.

7/ A des élèves qui font un exposé en SVT sur les hannetons, il n’est pas malin de faire remarquer que Pokémon nous a appris que pour se débarrasser des insectes, les attaques « feu » et « vol » sont « très efficaces ! ». Vous créerez des moqueries…

8/ Hors-CDI : faire un doigt d’honneur à l’abruti qui vous dépasse enfin après vous avoir collé au train pendant 10 longues et stressantes minutes à voiture peut s’avérer être une mauvaise idée si l’abruti en question est un collègue… Ou un parent d’élève.

9/ Penser que 2 jours suffiront pour couvrir 40 livres. A moins qu’il n’y ait pas d’élèves au C.D.I… Pas de profs… Et pas de problèmes de scotch (pourquoi est ce que je manque toujours de scotch ?!).

10/ « Je sors 5 minutes, vous restez calmes ? » est en réalité une invitation  à recréer des ambiances de carnaval au C.D.I. Les confettis seront directement issus de votre encyclopédie universalis en 15 volumes datant de 1995. Remarque, dans ce cas précis, il faudrait peut être penser à remercier les élèves pour leur dévouement à la démarche éco-citoyenne du recyclage.

11/ Avoir la flemme de faire le tour de son bureau pour aller dans le rayon roman et passer par dessus la table en glissant. Quand La Chef arrive. Si je m’en réfère à sa grimace, ça fait moyen professionnel de l’éducation agissant de manière éthique et responsable.

12/ Les ados ne pensent pas que les adultes sont faits pour être drôles. Du coup si vous vous mettez à gesticuler comme un dingo en disant « arrêtez de faire ça » en espérant les faire réagir, vous obtiendrez au mieux un rire gêné, au pire un regard atterré, en général un air de terreur. (Bon, dans mon cas ils ont juste fini par s’habituer).

13/ Répondre en mode automatique « oui bien sûr » à un élèves qui demande « est ce que je peux faire un exposé sur Lionel Messi… C’est pour le cours d’histoire ». Vous ne le croirez peut être pas, mais c’est un mensonge.

14/ Que vous ouvriez le C.D.I. de 8h à 19h sans interruption ou pas, il y aura des élèves et des collègues pour protester que le « CDI n’est jamais ouvert ». True Story

15/ Dire « Exceptionnellement, je vous autorise à regarder des vidéos marrantes sur youtube » est compris comme « A partir de maintenant, vous serez toujours autorisé à regarder ce que vous voulez sur youtube sans me demander et en vous groupant à 15 autour d’un seul ordinateur de préférence. »

Madame C.D.I., passion liste

Si je serais un annimal je serai…

Parfois, au C.D.I., des professeurs viennent avec leurs classes, le plus souvent pour profiter des livres et de nos compétences en recherche d’information. Ou juste parce qu’il y a des canapés. Ou pour éviter de trucider leurs élèves en partageant leur fatigue avec nous. Sûrement un peu un mélange de tout ça…

Aujourd’hui c’était une professeur de français. La consigne était : « Choisissez l’animal fantastique que vous souhaiteriez être (loup garou, phénix, sirène…). Vous commencerez par écrire « Je voudrais être un … parce que » et donnerez au moins deux arguments sur votre choix. Après vous décrirez l’animal fabuleux choisi à la première personne du singulier, comme si vous étiez effectivement cet animal. »

Vous avez lu le titre de cet article. Vous savez donc déjà que lire une consigne est une tâche complexe et fastidieuse. De plus je mettrais mon auriculaire droit à couper que vous avez tous déjà participé à l’ancestrale tradition du « c’est quoi qu’il faut faire déjà ? Montre c’que t’as fait ?… » n’est ce pas ? (Ne mentez pas Marie-Thérèse !). Ce qui fait que malgré une lecture et une explication de 10 minutes de la consigne, il n’a fallu que d’un élève commençant son texte par « si je serais un annimal je serai un pégase ! » écrit en times new roman 28pts gras pour que toute la rangée d’ordinateur soit contaminée. Fautes comprises. Si. C’est la dure réalité de notre métier… Bon, il suffit de corriger le patient zéro une fois à voix suffisamment haute pour que toute la rangée corrige miraculeusement la faute. C’est déjà ça !

Une fois le document commencé, des comportements élèves classiques dans ce genre d’exercice émergent. Il y a l’élève qui va errer pendant toute la séance en quête de THE animal qui lui correspond VRAIMENT. Plutôt mignon celui là, il va ouvrir 6 livres et 8 magazines avant de soupirer qu’on ne trouve vraiment rien au C.D.I. et se tourner vers les ordinateurs.

Il y a l’élève qui va faire un copier coller de la page wikipédia et ensuite rajouter des images et des couleurs sans se douter que :

Le phénix, ou phœnix (du grec ancien φοῖνιξ / phoînix, « pourpre »), est un oiseau légendaire, doué de longévité et caractérisé par son pouvoir de renaître après s’être consumé sous l’effet de sa propre chaleur. Il symbolise ainsi les cycles de mort et de résurrection.

ne ressemble pas exactement à une phrase écrite par un élève de 12 ans… Même en rajoutant du bleu ciel.

Il y a l’élève qui va demander « madame, je peux taper machin à côté de moi ? » parce que son copain aura copié / pris son livre / dit une bêtise / pas prêté son stylo / respiré trop fort / … La réponse à cette question étant invariablement « pas au C.D.I. ».

Mon préféré reste celui qui demande s’il peut faire son exposé sur le marsupilami. Bon, sa professeur a dit non. Soit disant ce ne serait pas un animal fantastique… Personnellement, un animal qui adore faire des farces et manger, un animal jaune à pois noirs qui se sert de sa queue comme d’un ressort et qui dort dans des nids pleins de plumes, cet animal gagnera forcément mon cœur comme étant le plus fantastique de tous les animaux n’existant pas !

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Lire et faire lire

Ils sont devant nous, curieux pour la plupart, maussades ou vivement intéressés pour les autres. Leur professeur de français vient de leur présenter le projet de lecture : un prix littéraire qui récompensera un des cinq livres devant eux. « Qui peut me citer un prix littéraire connu ? ». L’un d’entre eux tente : « Les Césars ? ». Non. Goncourt, Renaudot, Femina, Angoulême… Inconnus. En même temps, on ne peut pas savoir ce qu’on n’a jamais appris n’est ce pas ? Et là, ils vont apprendre ce qu’est un prix littéraire de l’intérieur ! Vaste programme…

Moi je suis enthousiaste, j’ai bien sûr lu les cinq romans, et je les ai tous aimés, même si j’ai des préférences. Je suis impatiente d’en parler avec eux, de savoir ce qu’ils ont aimé, si les personnages les ont fait rire, s’ils ont été angoissés, tristes, étonnés, entrainés dans d’incontrôlables crises de fous rires. J’adore discuter avec eux, parler de livres, partager une histoire par des histoires… Mais ce n’est pas encore le moment ! Là je vais leur présenter les livres. Il faut déjà les faire taire, je prends une voix douce et basse :

« Je vais maintenant vous présenter ces romans. Plutôt que vous raconter l’histoire, au risque de vous spoiler l’intrigue, je vais plutôt vous lire le début de chaque. Mais il y a une condition, il faut que vous vous taisiez : lire ou écouter quelqu’un lire, c’est plonger dans une aventure, vous immerger dedans. Le moindre bruit rompt le charme et vous fera remonter à la réalité. Si vous parlez, j’arrête de lire ».

Silence

« Alors maintenant, par quel livre je commence ? »

L’un d’entre eux choisit. Je commence ma lecture… C’est un roman enjoué, avec une adolescente cynique et une mère fatiguée, des gros mots et des peines masquées. Comme j’ai la chance d’avoir des parents formidables qui m’ont beaucoup lu de livres et beaucoup inventé des aventures sur mesure, je sais qu’une histoire ne fait pas que se lire, elle se raconte. Il faut varier les temps, moduler sa voix, crier parfois, murmurer. Avec les sons, il faut créer une bulle et englober tous les élèves dedans. C’est presque palpable comme sensation, des élèves qui deviennent auditeurs et, pour un temps, tournent leurs émotions vers le même objet : un livre. Si jamais je dois m’arrêter, je sais que toute la classe grondera celui qui a fait du bruit, mais aujourd’hui ça n’arrive pas. Ils écoutent, rient, sont offusqués par les gros mots (quand ils en prononcent 40 pires dans une simple phrase de récréation). Je crie « maman tu me saoules ! » et à ce moment, je suis une jeune fille qui veut lire ses messages. Je chuchote « j’ai toujours eu peur » et je suis un petit garçon transi d’angoisse. Je m’exclame « je suis boudin de bronze cette année ! » et je suis vraiment une ado en pleine crise de cynisme. Et eux aussi deviennent Clara, Marcus ou Mireille…

Mais surtout je sens des résistances céder. Des « j’aime pas lire » devenir des « ça a l’air bien ! ». Ils finissent par se laisser bercer par les mots. Une complicité  se noue et quand vient le moment de choisir l’un des livres pour l’emmener à la maison, plus aucun élève ne pense à râler sur le fait qu’il n’aime pas lire, ou qu’il y a trop de travail, ou que pour les vacances ils ont autre chose à faire que se fader encore un roman pour un travail même pas noté ! Non, ils se jettent sur les romans comme des chercheurs d’or sur des pépites, et déjà ils en discutent.

Et vous savez ce qui m’a fait le plus plaisir ?
Ce sont les quatre garçons en plein dans leur phase « je suis hyper viril, regardez mes gros muscles » qui ont emprunté avec un sourire jusqu’aux oreilles un roman plutôt épais à la couverture rose fushia. Il n’y a pas de petites victoires 🙂

Club de tricot

Cette histoire commence mardi dernier, dans un CDI sombre et… Ah, on me dit à l’oreillette que tenter de donner un côté thriller à un article qui a pour titre « club de tricot » est voué à l’échec. Bien…

Bon, pour rappel, je bosse dans un collège, pas dans une maison de retraite, mais pourtant mardi dernier j’ai eu une demande pour créer un atelier tricot.
Je revenais de mon repas, le ventre un peu rebondi mais pas trop, contente de savoir que j’allais avoir une heure calme vu que le club journal s’était écroulé (je suis quelqu’un de simple, le malheur des clubs pénibles d’élèves pénibles fait mon bonheur) avec juste des 3èmes travaillant au concours national de la Résistance dans le calme et la sobriété. Erreur. En y repensant, peut être qu’en longeant les murs et en passant par la porte du fonds j’aurais pu éviter tout ça. Mais non, j’ai descendu gaiement les escaliers jusqu’au C.D.I. où m’attendait un petit troupeau de 6ème, les yeux brillants d’espoir.

– Bonjour à vous ! Je me permets de vous rappeler que le mardi, le C.D.I. est réservé aux élèves de 3èmes participant au concours de la Résistance !
– On sait madame, nous on voudrait créer un club tricot au C.D.I. !!!

J’ai eu quelques secondes d’arrêt. Je précise que quelques minutes avant, je disais à mes collègues à quel point le tricot, comme la soupe, c’était vraiment un truc de vieux machin. Bon, en vrai je sais que c’est très à la mode et tout, et que y’a pleins de gens bien (même des amis à moi) qui en font, mais soyons sérieux… Du tricot ? En 6ème ? Eh bien chers amis, il semblerait que oui.

– Ah ? Heu ? Mais heu, vous voulez faire ça au C.D.I. ? Je veux dire ? Maintenant ?
– Oui oui !! On voudrait faire une réunion pour définir un peu tout ce qu’on va faire et les membres du club !

– Bon, hé bien rentrez ! (dans ma tête défilaient des images du futur avorté de l’heure calme de travail)

Je vous ferais noter que je souriais en leur disant ça. Franchement, ça tient de l’héroïsme !
Elles sont entrées tellement pleines d’entrain que je me suis laissée contaminer par leur enthousiasme ! Une fois les cartables soigneusement entassés devant les casiers censés les contenir (c’est bien en maternelle qu’on travaille les notions dessus/dessous/dedans/dehors/devant/derrière non ?), elles se sont attroupées à 10 autour d’une table prévue pour 4 élèves.

– Si vous voulez, vous pouvez rapprocher une deuxième table pour pouvoir mieux discuter ensembles…

Qu’avais-je dit ?

– Oooooooooooooooh, madame, merci merci merci !! C’est trop bien merci !! Vous êtes trop sympa !! Merci ! Allez, venez, on fait ça !!

Je… Vous savez dans les mangas, quand les personnages sont tellement enthousiastes qu’ils se mettent à briller ? J’ai eu l’impression d’assister à ça.

– Ah, heu… bah, de rien !

Donc elles se sont mise à discuter. Je vous fais un résumé, en gros ça ressemblait à ça :

« Moi je sais faire des pompons ! » « Ouh, trop bien, j’adore les pompons ! » « Ok, je note, on fera des pompons ! Mais vous pouvez amener quoi ? » « Moi j’ai de la laine ! » « Moi j’ai des perles ! » « Ah ouais, chouette, on pourrait faire des boucles d’oreilles !!! » « Ah mais carrémeeeeent ! Bon, je note boucles d’oreilles ! » « Et des colliers ! » « Super ! » « Et sinon je sais coudre des doudous ! » « Wouah, c’est trop génial !! On pourrait faire des peluches ! » « J’ai des chutes de tissus chez moi, je suis sûre que ma mère sera d’accord pour que je les amène au club ! » « Ah oui moi aussi ! moi aussi !! » « Super ! Alors je note, on amène des perles, des pelotes de laine, du tissus, du fil… Quoi d’autre ? » « Oh, oh, oh !!! J’ai une idée !!! Si on faisait des robes pour nos poupées !!!!!! »

J’ai senti l’enthousiasme retomber d’un coup.

« Ah mais on a passé l’âge de jouer à la poupée » « Oui oui, moi j’y joue plus » « Moi non plus » « Non, c’est plus de notre âge… »

Pour un peu je leur aurais fait un câlin tellement elles étaient mignonnes dans leur désespoir. Je pouvais pas les laisser comme ça…

– Vous savez, moi je trouve que c’est une très bonne idée les robes pour poupées ! Ce serait dommage que vous n’en fassiez pas. Vous pourriez en créer pour vos petites sœurs et cousines non ?

Enthousiasme x1000

– Mais oui !!!!!! Ce serait trop bien !!!!!! J’ai pleins de modèles !
– Et moi aussi !! Nos petites sœurs seraient super contentes !
– Oh oui !!! On va en faire ! Merci pour l’idée madame !! Je note ça !
– Oh, merci madame !! C’est super !!!!

Franchement, je commençais à avoir l’impression d’être une sorte de Messie (pas Lionel, plutôt le genre « barbu en robe tout droit sorti d’un vieux bouquin un peu douteux).
L’heure a tourné. J’ai quand même réussi à avancer sur mon travail du moment (une exposition « après le 13 novembres » en partenariat avec des animateurs jeunesse du coin, autant dire que j’étais finalement assez heureuse d’avoir ces élèves pleines de vie en train de s’animer sur des histoires de pompons devant moi), ça avait été un moment productif pour nous toutes finalement ! Pendant qu’elles rassemblaient leurs affaires je leur ai proposé de libérer pour leur club deux rangées d’une de mes étagères planquées pour qu’elles puissent garder leurs ouvrages en cours et leur matériel commun au C.D.I.

« Oh madame, vous êtes tellement géniale !! » « C’est super ! » « Oh, merci merci merci madame !!! » « C’est trop génial, on a trop de la chance de vous avoir ! » « Merciiiiii ! »

Conclusion : Si vous bossez comme moi dans un C.D.I. et que vous avez le moral à plat, montez un club de tricot, vous verrez, c’est bon pour l’égo ! ^_^

Quand on reçoit des livres

CDI

 

Quand on reçoit des livres,
Tout l’monde s’rue au comptooooir
Pour admirer les livres
Qu’on vient juste de recevoooooooooir!

 

(Oui, bah, écrire des paroles valables, c’est un boulot à part entière !)

Chapitre 1 : L’élève est un animal monomaniaque

Scène 1
« Madaaaaaaaame, vous avez « Seuls » Tome 9 ??  »
« Non, cher petit, mais je le recevrai bientôt ! »
Scène 2
« Madaaaaaaaame, vous avez « Seuls » Tome 9 ?? »
« Non, mais je le recevrai bientôt. »
Scène 3
« Madaaaaaaaame, vous avez « Seuls » Tome 9 ?? »
« Non. »
Scène 4
« Madaaaaaaaame, vous avez « Seuls » Tome 9 ?? »
« Non, et l’auteur s’est crashé en avion avant de l’avoir fini !!! »
Scène 5
« Madaaaaaaaame, vous avez … »
« Non, bon sang, non ! Vous voulez quoi ? Que je fasse une dépression, c’est ça ?! Vous savez quoi ? Je vais changer de métier ! Je vais devenir nonne ! Et je mangerai plus que de la soupe toute ma vie ! Et ce sera de VOTRE FAUTE !! »
« Heu, mais moi je voulais juste savoir si vous aviez des livres sur les fantômes, parce que c’est bientôt halloween… Pardon… »
« Ah, hem… Je vais en recevoir un bientôt ! Et sinon, regarde, j’ai des livres sur le surnaturel sur cette étagère, à la cote 133″
« Ok, merci… Vous êtes sûre que tout va bien ? Vous êtes un peu pâle… »

Chapitre 2 : La vengeance est un plat qui se mange à n’importe quelle température

Toute guillerette j’étais en cette matinée d’automne, car je savais que j’allais recevoir ma commande de fin d’année. En effet, à 13h40 je passe chez mon gestionnaire, et deux lourds cartons m’attendaient ! Je retourne au CDI où s’ébattaient (bon, ils lisaient calmement en fait) les élèves en attendant que leurs cours reprennent. Je repère Mathis, Laura, Wassil, Léo, Mélissandre… Quelques uns des élèves qui ont répété à l’infini les premières scènes du chapitre 1. Je décide de passer à l’action.

« Hey, si ça vous intéresse, je viens de recevoir ma dernière commande ! Vous voulez voir tous les nouveaux livres du C.D.I. ?? »

**bruit de cavalcade**
**cartons à l’agonie**

« Haaaaaaaaaaaaan, madaaaaaaaaaame !! Vous avez pris les premiers tomes de Cherub !! »
« Oh, et là, un livre sur les bébés animaux de la forêt ! »
« Regarde !! Regarde !!! Un livre pour faire des cabanes ! Et un autre d’activités en plein air ! »
« Oh, trop bien !!!! Vous connaissez Chi !! J’ai les 10 premiers tomes chez moi ! C’est cool que vous en ayez pris pour le CDI ! »
« Je croyais qu’on avais déjà les Eragon… Han, l’assassin royal, trop bonne idée !! »
« En cours on étudie Mathilda, j’adore !! J’ai trop envie de lire Charlie et la Chocolaterie ! »
« C’est quoi ça ? A copier 100 fois ? C’est bien ?
« L’affaire Caïus je l’ai lu en 6ème, c’est nul ! »
« La Malédiction de l’épouvanteur ?! Ça a l’air génial ! »
« SEULS TOME 9 !!!! Oooooooooooooooooh !!!! Madame !!! MadameMadameMadameMadaaaaaaaaaame ! Je peux le lire s’il vous plait ?!! » x10
« Non, moi d’abord !! »
« Oh, je peux l’emprunter ? »
« Et moi le réserver pour après ??! »

*ricanement intérieur*

« Bien sûr chers élèves… Dés que je l’aurai enregistré et couvert ! »
« Qwaaaaaaaaaaaa ??? Mais… mais ? Vous allez le faire maintenant ? »
« Oui, je vais le faire vite, mais pour le moment aidez-moi à reposer tout ces livres sur le bureau pour que je puisse les cataloguer sur BCDI ! »
« Maintenant ?? »
« Non, je vais d’abord finir mon travail avec les revues, après je m’y mettrai. »
« Aaaaaaaaaaaaah, je veux la suiiiiiiiiite !! »
« Ah, il va falloir attendre, mais ne t’en fais pas ! La semaine prochaine ou celle d’après ce sera bon ! »
« Noooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooon !!!!!! »

Chapitre 3 : Au final, ce sont tout de même les élèves qui gagnent

Aujourd’hui j’ai commencé mon catalogage. J’ai choisi les 10 premiers livres que je mettrais sur l’étagère des nouveautés avec beaucoup de soin. Le Zombillenium tome 1 qu’ils vont adorer, le premier Louca sur lequel mes petits fans de foot vont se ruer, le Journal d’Aurélie Laflamme pour cette élève qui m’a demandé si j’avais des « livres sous forme de journaux intimes de fille », le minuscule C’est ma chambre ! qui aidera à entrer dans la lecture les dyslexiques, L’apprenti Epouvanteur et L’Epouvantable Encyclopédie des Fantômes pour mes fanas de fantômes et d’histoires d’épouvante, A l’Ouest rien de nouveau pour les 3èmes qui doivent lire des livres sur la Grande Guerre… Et bien sûr, Seuls, neuvième du tome.

Au début tout s’est bien passé. J’ai cherché mes fiches sur moccam, les ai insérées sur BCDI en les corrigeant. J’ai fait les cotes sur ma titreuse toute nulle qui fait des espaces plus petits que les caractères, ce qui décale tout. J’ai imprimé des planches de code-barres et découpé ceux correspondant aux livres enregistrés pour les coller dessus. Bref, j’ai fait mon travail !
Ça s’est gâté quand, à 13h, j’ai commencé à couvrir les livres… Vous devinez ?

« Madame, c’est le dernier Seuls que vous couvrez ????!!!!! »
« On va pouvoir le lire ?! » »Enfin ! Moi en premier ! »
« Oui, enfin, du calme, quand j’aurais fini ! Je vais commencer par l’apprenti épouvanteur »
« Oh noooooooon, madame ! Hey, mais c’est quoi le site ouvert sur votre ordinateur ?! »
« C’est le forum d’un jeu en ligne où on est des rescapés d’une épidémie de zombies. Le but du jeu étant de survivre… »
« Madame, vous êtes une grosse geek en fait ?! »
« Hem… oh, en fait regarde ! Je fais Seuls en premier ! »
Le collectif élève : « Ouaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaais !!!!!!! \o/ « 

Résultat des courses : j’ai couvert Seuls en premier, et maintenant, il y a 3 élèves qui savent enfin QUI est l’enfant minuit ! Ce qui signifie qu’il m’en reste une centaine que je peux terroriser en les menaçant de spoiler la fin de cette partie… Mouhahahaha !

Le classement c’est sexy

Quand on travaille au collège, en début d’année, on doit faire la désormais célèbre formation à la recherche documentaire aux 6ème. C’est pompeux hein… Pas étonnant que quand on les retrouve au CDI en 2nde au lycée, lors de la visite du lycée on demande candidement « qui a déjà appris à faire une recherche au CDI au collège ? » à ces élèves vifs et pleins d’entrain (ahahah… ah…) ils répondent SYSTEMATIQUEMENT « heu… non… ».
Bon.
Du coup, on rivalise d’imagination pour rendre ces cours inspirants et étonnants. Vidéos, jeux, parcours… Tout y passe ! Mais quoi qu’on fasse, faut bien admettre que la Dewey c’est pas très sexy. Hé non. Moi aussi je trouve ça dommage. Je sais pas, peut être un clip à la cascada rempli de bibliothécaires se trémoussant dans des cotes de toutes les couleurs sur une musique techno aiderait notre cause ? Quoi que là, mon pouvoir de visualisation me fait douter…

Pour en revenir aux 6ème, cette année j’ai décidé d’être sobre et la plus simple possible. J’ai commencé par expliqué la construction d’une cote de livres fictionnels. Fastoche : la première lettre du genre de livre suivi des trois premières lettres du nom de l’auteur. Genre Twilight sera classé généralement en « R MEY » pour Roman de Stéphanie MEYer. Après une demi heure à les faire venir au tableau pour construire les cotes de tous les exemples qui me passent par la tête en bande dessinée, poésie et autre. Après une demi heure à expliquer quatre fois que les revues n’ont pas de cotes parce que ce ne sont pas des livres. Après une demi heure à redire sept fois que les initiales d’un auteur et les trois premières lettres de son nom de famille sont deux choses différentes, il faut bien que je me résolve à passer au petit 2 de la leçon : le classement des livres documentaires.
Aïe.
La Dewey. Ce magma de chiffres m’est sympathique vu qu’on n’a pas à les multiplier, diviser, factoriser ou autre acte chirurgical mathématique barbare. Mais eux ne perçoivent pas encore très bien qu’un chiffre n’est pas forcément là pour emmerder le monde. Qu’il peut servir à autre chose qu’à se faire charcuter pour avoir une bonne note à leurs devoirs. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que s’ils retiennent qu’ils peuvent regarder le petite fiche (présente dans tous les CDI dignes de ce nom) avec un mini rappel des 10 divisions de la Dewey et de leur couleur associée (qu’on met sur la cote) pour savoir sur quelle étagère ils trouveront les livres qui parlent d’équitation (en 700 bande de nouilles), je pourrais être fière de moi ! Je leur passe donc la dewey à la moulinette, d’abord je les place en position de bibliothécaire, comment faire pour ranger 89.574 livres documentaires qui parlent de choses aussi différentes que de chirurgie, de chevaux ou de l’Espagne ? Rapidement, et logiquement, ils proposent un classement par sujet avec une cote de type « D CHE » pour les livres sur les chevaux (toujours un gros succès en CDI). Là je les pousse un peu, je leur demande « oui, mais si vous avez aussi des livres sur les chèvres, des livres sur les cheveux, des livres sur les chenilles, des livres sur les chevalier… Comment vous faites pour que ce ne soit pas le bazar ?? ». En général ils proposent de rajouter les premières lettres du nom de l’auteur. Mais du coup ils réalisent vite que les livres de chevaux seront séparés, mélangés à ceux des chevaliers, des chenilles, des cheveux… Vous suivez ? Pas évident hein !
A ce moment en général j’interviens. Je leur dit qu’ils ont très bien réfléchi (et c’est vrai), et que c’est exactement à partir de tous les problèmes qu’ils ont soulevé que Melvil Dewey invente en 1876 sa classification à chiffre (non parce que si je leur dit « classification décimale » ils ouvrent des grands yeux et recommencent à manger leurs cheveux, du coup j’évite). Dans ce classement, chaque nombre corresponds à un sujet précis, et plus il y a de chiffres, plus c’est précis.
Un truc que j’aime bien faire à ce moment, c’est le « tour de magie Dewey » : je demande à celui qui a l’air le plus endormi d’aller chercher un livre documentaire au pif, de le montrer aux autres, et de me lire juste la cote. Je leur tourne le dos avec ma dewey, et je dois deviner de quoi parle le livre.
J’entends des petits rires…
« Alors… la cote c’est 155.3 ZEP !! »

Très professionnelle je réponds : « Alors, déjà 100 on a vu que ça correspondait à… bien Bastien ! La philosophie et la psychologie ! Avec mon livre qui répertorie toutes les cotes possibles, je peux vous dire que c’est un livre de psychologie qui parle de la sexualité ! Et comme les trois lettres du dessous sont ZEP, j’en déduis qu’il s’agit du « guide du zizi sexuel » écrit par l’auteur de Titeuf : Zep !! »
Applaudissements et fous rire dans la salle.
Une fois la leçon finie, je leur laisse 5 minutes pour ranger leurs affaires et bouquiner dans le CDI. La petite Léa se jette sur l’ouvrage sus-cité : « Je peux l’emprunter madame ?? ». Je lui tends le bouquin après l’avoir enregistré, contente que ça ait donné envie de lire à une gamine.

En fait non.
En trois secondes, dans la région des fauteuils 20 élèves l’entourent, et elle fait la lecture à haute voix à tous en leur montrant bien les images. Morts de rire qu’ils sont !Je sais pas pour la Dewey, mais au moins j’aurais donné envie de lire à 21 élèves aujourd’hui !

Mission accomplie 🙂