Lire et faire lire

Ils sont devant nous, curieux pour la plupart, maussades ou vivement intéressés pour les autres. Leur professeur de français vient de leur présenter le projet de lecture : un prix littéraire qui récompensera un des cinq livres devant eux. « Qui peut me citer un prix littéraire connu ? ». L’un d’entre eux tente : « Les Césars ? ». Non. Goncourt, Renaudot, Femina, Angoulême… Inconnus. En même temps, on ne peut pas savoir ce qu’on n’a jamais appris n’est ce pas ? Et là, ils vont apprendre ce qu’est un prix littéraire de l’intérieur ! Vaste programme…

Moi je suis enthousiaste, j’ai bien sûr lu les cinq romans, et je les ai tous aimés, même si j’ai des préférences. Je suis impatiente d’en parler avec eux, de savoir ce qu’ils ont aimé, si les personnages les ont fait rire, s’ils ont été angoissés, tristes, étonnés, entrainés dans d’incontrôlables crises de fous rires. J’adore discuter avec eux, parler de livres, partager une histoire par des histoires… Mais ce n’est pas encore le moment ! Là je vais leur présenter les livres. Il faut déjà les faire taire, je prends une voix douce et basse :

« Je vais maintenant vous présenter ces romans. Plutôt que vous raconter l’histoire, au risque de vous spoiler l’intrigue, je vais plutôt vous lire le début de chaque. Mais il y a une condition, il faut que vous vous taisiez : lire ou écouter quelqu’un lire, c’est plonger dans une aventure, vous immerger dedans. Le moindre bruit rompt le charme et vous fera remonter à la réalité. Si vous parlez, j’arrête de lire ».

Silence

« Alors maintenant, par quel livre je commence ? »

L’un d’entre eux choisit. Je commence ma lecture… C’est un roman enjoué, avec une adolescente cynique et une mère fatiguée, des gros mots et des peines masquées. Comme j’ai la chance d’avoir des parents formidables qui m’ont beaucoup lu de livres et beaucoup inventé des aventures sur mesure, je sais qu’une histoire ne fait pas que se lire, elle se raconte. Il faut varier les temps, moduler sa voix, crier parfois, murmurer. Avec les sons, il faut créer une bulle et englober tous les élèves dedans. C’est presque palpable comme sensation, des élèves qui deviennent auditeurs et, pour un temps, tournent leurs émotions vers le même objet : un livre. Si jamais je dois m’arrêter, je sais que toute la classe grondera celui qui a fait du bruit, mais aujourd’hui ça n’arrive pas. Ils écoutent, rient, sont offusqués par les gros mots (quand ils en prononcent 40 pires dans une simple phrase de récréation). Je crie « maman tu me saoules ! » et à ce moment, je suis une jeune fille qui veut lire ses messages. Je chuchote « j’ai toujours eu peur » et je suis un petit garçon transi d’angoisse. Je m’exclame « je suis boudin de bronze cette année ! » et je suis vraiment une ado en pleine crise de cynisme. Et eux aussi deviennent Clara, Marcus ou Mireille…

Mais surtout je sens des résistances céder. Des « j’aime pas lire » devenir des « ça a l’air bien ! ». Ils finissent par se laisser bercer par les mots. Une complicité  se noue et quand vient le moment de choisir l’un des livres pour l’emmener à la maison, plus aucun élève ne pense à râler sur le fait qu’il n’aime pas lire, ou qu’il y a trop de travail, ou que pour les vacances ils ont autre chose à faire que se fader encore un roman pour un travail même pas noté ! Non, ils se jettent sur les romans comme des chercheurs d’or sur des pépites, et déjà ils en discutent.

Et vous savez ce qui m’a fait le plus plaisir ?
Ce sont les quatre garçons en plein dans leur phase « je suis hyper viril, regardez mes gros muscles » qui ont emprunté avec un sourire jusqu’aux oreilles un roman plutôt épais à la couverture rose fushia. Il n’y a pas de petites victoires 🙂

Club de tricot

Cette histoire commence mardi dernier, dans un CDI sombre et… Ah, on me dit à l’oreillette que tenter de donner un côté thriller à un article qui a pour titre « club de tricot » est voué à l’échec. Bien…

Bon, pour rappel, je bosse dans un collège, pas dans une maison de retraite, mais pourtant mardi dernier j’ai eu une demande pour créer un atelier tricot.
Je revenais de mon repas, le ventre un peu rebondi mais pas trop, contente de savoir que j’allais avoir une heure calme vu que le club journal s’était écroulé (je suis quelqu’un de simple, le malheur des clubs pénibles d’élèves pénibles fait mon bonheur) avec juste des 3èmes travaillant au concours national de la Résistance dans le calme et la sobriété. Erreur. En y repensant, peut être qu’en longeant les murs et en passant par la porte du fonds j’aurais pu éviter tout ça. Mais non, j’ai descendu gaiement les escaliers jusqu’au C.D.I. où m’attendait un petit troupeau de 6ème, les yeux brillants d’espoir.

– Bonjour à vous ! Je me permets de vous rappeler que le mardi, le C.D.I. est réservé aux élèves de 3èmes participant au concours de la Résistance !
– On sait madame, nous on voudrait créer un club tricot au C.D.I. !!!

J’ai eu quelques secondes d’arrêt. Je précise que quelques minutes avant, je disais à mes collègues à quel point le tricot, comme la soupe, c’était vraiment un truc de vieux machin. Bon, en vrai je sais que c’est très à la mode et tout, et que y’a pleins de gens bien (même des amis à moi) qui en font, mais soyons sérieux… Du tricot ? En 6ème ? Eh bien chers amis, il semblerait que oui.

– Ah ? Heu ? Mais heu, vous voulez faire ça au C.D.I. ? Je veux dire ? Maintenant ?
– Oui oui !! On voudrait faire une réunion pour définir un peu tout ce qu’on va faire et les membres du club !

– Bon, hé bien rentrez ! (dans ma tête défilaient des images du futur avorté de l’heure calme de travail)

Je vous ferais noter que je souriais en leur disant ça. Franchement, ça tient de l’héroïsme !
Elles sont entrées tellement pleines d’entrain que je me suis laissée contaminer par leur enthousiasme ! Une fois les cartables soigneusement entassés devant les casiers censés les contenir (c’est bien en maternelle qu’on travaille les notions dessus/dessous/dedans/dehors/devant/derrière non ?), elles se sont attroupées à 10 autour d’une table prévue pour 4 élèves.

– Si vous voulez, vous pouvez rapprocher une deuxième table pour pouvoir mieux discuter ensembles…

Qu’avais-je dit ?

– Oooooooooooooooh, madame, merci merci merci !! C’est trop bien merci !! Vous êtes trop sympa !! Merci ! Allez, venez, on fait ça !!

Je… Vous savez dans les mangas, quand les personnages sont tellement enthousiastes qu’ils se mettent à briller ? J’ai eu l’impression d’assister à ça.

– Ah, heu… bah, de rien !

Donc elles se sont mise à discuter. Je vous fais un résumé, en gros ça ressemblait à ça :

« Moi je sais faire des pompons ! » « Ouh, trop bien, j’adore les pompons ! » « Ok, je note, on fera des pompons ! Mais vous pouvez amener quoi ? » « Moi j’ai de la laine ! » « Moi j’ai des perles ! » « Ah ouais, chouette, on pourrait faire des boucles d’oreilles !!! » « Ah mais carrémeeeeent ! Bon, je note boucles d’oreilles ! » « Et des colliers ! » « Super ! » « Et sinon je sais coudre des doudous ! » « Wouah, c’est trop génial !! On pourrait faire des peluches ! » « J’ai des chutes de tissus chez moi, je suis sûre que ma mère sera d’accord pour que je les amène au club ! » « Ah oui moi aussi ! moi aussi !! » « Super ! Alors je note, on amène des perles, des pelotes de laine, du tissus, du fil… Quoi d’autre ? » « Oh, oh, oh !!! J’ai une idée !!! Si on faisait des robes pour nos poupées !!!!!! »

J’ai senti l’enthousiasme retomber d’un coup.

« Ah mais on a passé l’âge de jouer à la poupée » « Oui oui, moi j’y joue plus » « Moi non plus » « Non, c’est plus de notre âge… »

Pour un peu je leur aurais fait un câlin tellement elles étaient mignonnes dans leur désespoir. Je pouvais pas les laisser comme ça…

– Vous savez, moi je trouve que c’est une très bonne idée les robes pour poupées ! Ce serait dommage que vous n’en fassiez pas. Vous pourriez en créer pour vos petites sœurs et cousines non ?

Enthousiasme x1000

– Mais oui !!!!!! Ce serait trop bien !!!!!! J’ai pleins de modèles !
– Et moi aussi !! Nos petites sœurs seraient super contentes !
– Oh oui !!! On va en faire ! Merci pour l’idée madame !! Je note ça !
– Oh, merci madame !! C’est super !!!!

Franchement, je commençais à avoir l’impression d’être une sorte de Messie (pas Lionel, plutôt le genre « barbu en robe tout droit sorti d’un vieux bouquin un peu douteux).
L’heure a tourné. J’ai quand même réussi à avancer sur mon travail du moment (une exposition « après le 13 novembres » en partenariat avec des animateurs jeunesse du coin, autant dire que j’étais finalement assez heureuse d’avoir ces élèves pleines de vie en train de s’animer sur des histoires de pompons devant moi), ça avait été un moment productif pour nous toutes finalement ! Pendant qu’elles rassemblaient leurs affaires je leur ai proposé de libérer pour leur club deux rangées d’une de mes étagères planquées pour qu’elles puissent garder leurs ouvrages en cours et leur matériel commun au C.D.I.

« Oh madame, vous êtes tellement géniale !! » « C’est super ! » « Oh, merci merci merci madame !!! » « C’est trop génial, on a trop de la chance de vous avoir ! » « Merciiiiii ! »

Conclusion : Si vous bossez comme moi dans un C.D.I. et que vous avez le moral à plat, montez un club de tricot, vous verrez, c’est bon pour l’égo ! ^_^